Parlons-en (31) – Les dessous des pouvoirs spéciaux

Les dessous des pouvoirs spéciaux

Ce jeudi 26 mars, la Chambre a accordé les pouvoirs spéciaux à Wilmès II. Dix partis, dont le PS et la N-VA, se sont ainsi mis d’accord pour que l’actuel gouvernement MR, OpenVLD et CD&V puisse se passer de l’avis du Parlement pendant au moins trois mois. Mais ce dénouement ne doit pas faire oublier qu’il y avait eu un week-end les 14 et 15 mars, au cours duquel N-VA et PS ont failli se marier.

Un week-end fou

Tout commence un peu plus tôt lorsque le CD&V confirme qu’il ne veut pas d’un gouvernement Vivaldi (les rouges, les bleus et les verts), parce que trop minoritaire du côté flamand – cette coalition ne disposerait en effet que de 29 sièges sur 87 en Flandre. Dès lors, les deux missionnaires royaux – Sabine Laruelle et Patrick Dewael, des libéraux pur jus – vont se démener tant et plus pour sortir de l’impasse politique. Heureusement pour eux, mais pas pour la population, l’épidémie du coronavirus survient au bon moment.

En effet, les « missionnaires » organisent le jeudi 12 mars une rencontre entre Popol Magnette et Bart De Wever. Apparemment, le président des socialistes flamands, le jeune Conner Rousseau, sert d’entremetteur et est bel et bien un participant aux discussions. Par contre, les libéraux des deux bords linguistiques sont « out ». Les deux compères PS et N-VA s’accordent sur la nécessité de constituer un « gouvernement d’urgence », de plein exercice, d’une durée de vie limitée à six mois ou un an, chargé de s’occuper avant tout de la maîtrise de l’épidémie. Seraient de la partie, outre PS et N-VA, le MR, l’OpenVLD, le SPA et le CD&V.

Le jeudi 12 mars, dans l’après-midi, Magnette soumet l’idée au G9, un groupe constitué de quelques ministres PS et des chefs des groupes parlementaires. Elle ne passe pas très bien, même si Di Rupo, Onkelinx et Demotte l’appuient fermement. Le lendemain matin, c’est un G20 du PS qui se tient. Les réticences sont encore un peu plus fortes. Les Bruxellois, en particulier Laaouej, et, paraît-il, Marcourt du côté wallon, font sentir leur opposition. L’après-midi et le soir cependant, les négociations continuent. À Liège, la fédération PS n’est pas trop d’accord. Même chose dans le Hainaut et à Bruxelles. Magnette n’en continue pas moins sur sa lancée, malgré sa fameuse déclaration antérieure « J’en ai marre de la N-VA ».

Le samedi 14 mars, les partis flamands mettent la pression. Le président du SPA, Conner Rousseau, écrit en français sur Twitter : « Si rien ne bouge aujourd’hui, il n’y aura rien lundi. C’est inacceptable. » Les négociations achoppent sur un point : qui sera le futur premier ministre ? La N-VA ne veut plus de Wilmès. Les noms de Geens, De Croo et même De Wever sont avancés. Le PS – le MR aussi bien sûr – tient à garder Wilmès. Les futurs partenaires discutent déjà de la composition du futur gouvernement : Wilmès resterait première ministre, la N-VA et le PS auraient l’un et l’autre trois ministres, tandis que les trois partis flamands restants se contenteraient chacun d’un ministre, soit dix au total. Bref, une resucée de la suédoise, le PS et le SPA en plus.

Dimanche à 11 heures du matin se tient un bureau virtuel du PS – coronavirus oblige ! Cela branle dans le manche. Finalement, Magnette doit constater que son propre appareil ne veut pas d’une alliance, même limitée dans le temps, avec la N-VA. Minorisé, il change alors son fusil d’épaule et défend l’idée d’un soutien extérieur au gouvernement Wilmès avec l’appui des écologistes. Il le déclare d’ailleurs sur RTL à midi pile.

Résultat : Magnette aura réussi successivement à humilier le CD&V, la N-VA et enfin son parti-frère flamand, le SPA. Autant dire que la bourguignonne comme la Vivaldi sont mortes et enterrées. Mais l’urgence due au coronavirus permet de reporter les échéances politiques à des jours meilleurs : tout le monde a compris qu’il n’était pas possible d’organiser des élections anticipées en plein développement de la pandémie.

Et voilà les pouvoirs spéciaux !

Dix partis – N-VA, socialistes, chrétiens, libéraux, écologistes et même DéFI – négocient alors la formation d’un gouvernement minoritaire, qu’ils soutiendraient de l’extérieur et qui serait, en outre, doté de pouvoirs spéciaux. Le mardi 17 mars, le gouvernement Wilmès II prête serment devant le roi. La confiance lui est accordée (pour six mois !) par neuf partis, la N-VA renâclant à aller jusqu’à ce point.

La Belgique entre en confinement le jour suivant, soit le mercredi 18 mars, 12 heures, en principe jusqu’au 5 avril. (Ce délai vient d’être prolongé jusqu’au 19 avril – on s’en doutait un peu évidemment !)

Finalement, comme annoncé, les dix partis, N-VA incluse donc, sont unanimes pour octroyer les pouvoirs spéciaux à Wilmès II le jeudi 26 mars. En quoi consistent ces derniers ? En premier lieu, ils permettent au gouvernement fédéral de légiférer par arrêtés royaux sans passer par des débats parlementaires. Toutefois, ces arrêtés devront être confirmés par le parlement un an après leur entrée en vigueur. Ensuite, ils sont limités dans le temps, d’une durée de trois mois, mais renouvelables une fois. Ils couvrent donc une période maximale de six mois. Faites un petit calcul, cela nous amène fin septembre ou début octobre. Ouf ! Wilmès II passera le cap des grandes vacances.

Enfin, les pouvoirs spéciaux se limitent à la lutte contre la pandémie causée par le Covid-19. Pas question donc de faire n’importe quoi, comme par exemple, s’en prendre au pouvoir d’achat ou encore à la sécu.

Sus donc au coronavirus, du moins pour le moment !

Rien n’est réglé…

Sur le fond, la belle entente des dix partis n’a rien résolu. Certes, Sophie Wilmès vit actuellement un certain état de grâce. Il sera, par nature, très éphémère. En effet, la quasi-impossibilité de constituer un gouvernement fédéral est le produit des résultats électoraux, complètement opposés en Flandre et en Wallonie, qui ont été enregistrés dans les urnes le 26 mai 2019. De surcroît, l’épisode rocambolesque du gouvernement d’urgence associant N-VA et PS a laissé de vilaines traces. La première, par la bouche de De Wever, se dit « humiliée » par Magnette. Il en va de même pour le CD&V. Conner Rousseau (SPA) affirme lui aussi qu’il a été roulé par son alter ego socialiste. Bref, Magnette a brûlé ses cartouches et s’est même aperçu que son propre parti lui résistait.

Laissons donc le temps faire son œuvre et dans l’intervalle, confinons-nous.

14 juillet, 2020

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